Nouveau conflit autour du ramassage des ordures. Nouveau bras de fer entre décideurs politiques et salariés grévistes. Nouvelle manifestation d’un problème qui plombe Marseille depuis trop longtemps. Moi, ça me donne envie de relire Gouverner Marseille pour comprendre – en partie – l’origine du mal…
Le bouquin de Michel Samson et Michel Peraldi, pour décrypter les (il)logiques de cette ville, on n’a pas fait mieux. “Gouverner Marseille”. Côté poubelles, je ne me lasse pas de relire les passages consacrés au “fini-parti” et aux rapports désastreux entre élus et syndicats (FO en tête).
La situation dans laquelle se retrouve Marseille tous les six mois – donc aujourd’hui encore – n’est que la traduction de ces logiques infernales qui guident les rapports politiques-syndicats depuis quarante ans.
Pour mémoire, ces quelques extraits, qui ne portent pas spécifiquement sur les rapports entre secteur public et entreprises privées mais plutôt sur l’organisation générale du travail, la logique globale qui prévaut et qui a conduit aux dérives actuelles.
Qu’aujourd’hui Eugène Caselli, président de la Communauté urbaine Marseille-Provence-Métropole, galère n’a, au fond, rien de bien surprenant…
Être embauché sur recommandation et comme un privilège est antagonique à cet “esprit de service public” sans cesse réclamé par les élus. Plus encore à cause du “fini-parti”, toujours en vigueur chez les éboueurs: dans la mesure où ceux-ci s’organisent à peu près comme ils l’entendent, les beonnes démarrent très tôt le matin, parfois même plus tôt que ce qui est prévu par la feuille de service, pour rentrer au garage vers 9 heures pour les plus rapides, vers 10 heures pour les autres. Ce système, qui suppose un accord entre les chargeurs et le conducteur, pousse plus à la rapidité qu’à l’efficacité technique. Il est au coeur d’un débat qui traverse en permanence les syndicats et une partie de l’administration et des élus.”
Mais encore:
Le système (fini-parti) favorise aussi des relations sociales “à l’ancienne”, où les arrangements d’homme à homme et l’acceptation de multiples petites entorses aux règlements priment sur la prise en comptes des besoins réels de service et des capacités techniques. Il se fonde aussi sur un système de promotion dans l’encadrement qui doit plus aux préférences ou aux exclusions syndicales, aux habitudes et amitiés, qu’à la compétence technique. Claude Argy, qui s’insurge volontiers contre les accusation de “collaboration” lancées par ses concurrents, nous confirme incidemment le fait qu’il exprime ainsi: “L’avantage avec nos cadres, c’est que ce sont des autodidactes, humanistes, démocrates, humains. C’est plus facile de discuter avec eux qu’avec un pékin qui débarque de Paris. Et puis, sur un millier de cadres, t’as trois cent cinquante cartes FO.
On voit ainsi se juxtaposer, à propos du “fini-parti”, qui est comme un symbole de la gestion du personnel municipal, mais plus fondamentalement de la ville en général, deux logiques de travail, culturellement très opposées. La première consiste à échanger quelques compensations contre la pénibilité d’un travail méprisé, mais surtout à accepter l’idée qu’il peut y avoir une dualité de travaux avec ces “gâches” faites ailleurs. La seconde insiste sur l’exécution plus complète du programme de travail assigné, respectant mieux les contrats techniques. La première échange plutôt des primes et des embauches contre la tranquillité, quand la seconde préférerait échanger des avantages et de la reconnaissance contre plus de travail.”
Et pour finir:
Pourquoi accepte-t-on encore à Marseille ce qui est de venu ailleurs inacceptable – une ville grossièrement nettoyée -, alors même que des sondages répétés montrent qu’une grande partie des citadins reproche aux élus leur incapacité à rendre leur ville plus propre ?
En fait, c’est une conception de l’espace public qui se déploie dans ces jeux de tolérance ou d’intolérance à la propreté urbaine. Une “ville sale” est d’abord une ville dont l’espace public, en l’occurrence la rue, est réduit à des lieux de passage entre des espaces considérés comme privés, les maisons ou les terrains de boules par exemple, appropriés par des associations, formelles ou non, qui ont en charge leur entretien. Une “ville propre” est au contraire une ville dans laquelle espaces privés et espaces publics s’interpénètrent, de sorte que le statut et l’aspect de l’un rejaillissent sur la respectabilité ou le statut de l’autre. Une ville dans laquelle on flâne dans des rues, des places, des recoins et où, par exemple, on a envie de s’asseoir sur des bancs publics. A Marseille, il n’y a à peu près plus de bancs publics, mais il y a encore beaucoup de ravissants terrains de boules.”
Tant qu’il y a des boules, y’a de l’espoir…
Pour en savoir plus sur le conflit, on peut lire:
► La Provence / Déchets: le conflit tourne au combat
► 20 Minutes / Marseille, nouveau préavis de grève pour les poubelles
► LibéMarseille/ Marseille: « Poubelle la ville », c’est reparti
► Marsinfos / Conflit des poubelles à Marseille: “Muselier fait tout, Caselli fait le reste“
On peut aussi lire ou relire:
► “Gouverner Marseille, enquête sur les mondes politiques marseillais”, de Michel Samson et Michel Peraldi, éd. La Découverte, 2005.



