Alors qu’une deuxième école de journalisme va voir le jour à Marseille, difficile de ne pas s’interroger sur la pertinence de mettre en place, dans un contexte de crise aiguë des médias, un tel projet dans une ville rétive à l’information, pour ne pas dire conservatrice. Bon, le sujet n’a pas grand-chose à voir avec les régionales, mais me tient à cœur. Alors j’en cause…
Le projet de cette nouvelle école est porté par le groupe ECS-IEJ (European communication school – Institut européen de journalisme) et parrainé par deux stars locales, Jean-Pierre Foucault et Pape Diouf. Il a été présenté officiellement mardi 5 janvier et, honnêtement, je n’ai pas senti les confrères présents ce soir-là convaincus par les arguments avancés par Franck Papazian, président du groupe ECS-IEJ.
Quelle est la pertinence de créer une nouvelle école de journalisme dans une ville qui en compte déjà une, certes reconnue mais dont l’aura n’atteint pas celle des écoles de Strasbourg, Lille ou Paris ? Quel intérêt de former chaque année une trentaine de nouveaux journalistes dans le contexte de crise actuelle des médias ? Une crise qui, contrairement à ce qu’ont répété les promoteurs du futur projet marseillais, est bien antérieure à la crise économique et financière.
Jean-Pierre Foucault hyper motivé !
Franck Papazian a insisté sur le très bon taux d’insertion de ses étudiants dans le monde du travail. On veut bien le croire. Sur la dernière promo de son école parisienne, 60 des 70 étudiants auraient trouvé du boulot. “Pas tous en CDI, hein!”, a tenu à préciser l’une de ses collaboratrices.
Or, c’est bien là tout l’enjeu : qui, parmi eux, vit décemment de son travail ? Combien pigent à la petite semaine ? “Faut-il pour autant arrêter d’apprendre ce métier à des jeunes qui ont envie de devenir journaliste ?” a légitiment fait remarquer J-P Foucault ? Ok, mais après ? la réalité du terrain, c’est qu’il n’y a pas de travail pour les cohortes de jeunes journalistes qui sortent des écoles.
Que Marseille assume enfin son héritage defferriste
Prenons l’exemple de Marseille. Quels sont les médias locaux susceptibles d’embaucher aujourd’hui les étudiants de l’école de journalisme existante ? Aucun. Ou alors au compte-goutte. Et ce n’est pas les exemples les plus récents – de l’éphémère Tribune du Sud aux difficultés rencontrées par La Chaîne Marseille -, qui viendront me contredire.
Il y a en outre à Marseille un double phénomène. Les médias locaux subissent la crise, c’est un fait. Mais cette situation déjà fragilisante est renforcée par des archaïsmes, des résistances au sein même de ces organes de presse. Il n’y a qu’à voir les difficultés avec lesquelles La Provence peine à faire travailler de concert rédaction “papier” et pool internet.
Comme dirait l’autre, il serait bon que Marseille assume enfin son héritage defferriste en matière de fonctionnement de la presse pour mieux le dépasser. Les relations de franche proximité qu’entretiennent patrons de journaux, élus et acteurs économiques doivent évoluer.
Nouveaux médias: pas encore l’Eldorado
Diouf, Foucault et Papazian ont également voulu nous convaincre que “la démultiplication des supports médiatiques” offrait des portes de sortie intéressantes pour leurs étudiants. Mais de quoi parle-t-on ? Des nouveaux médias ? Quels sites internet sont en capacité d’absorber le flux de nouveaux journalistes ? La presse en ligne est plutôt synonyme d’économie d’échelle et (donc) de réduction des effectifs que de nouvel Eldorado du journalisme.
Marseille encore : combien de sites internet ont vu le jour dans la 2e ville de France ces dernières années ? Combien de vrais blogs (influents) ont été développés ? L’expérience avortée de Marseille89, dans le giron de Rue89, témoigne des limites de mettre en oeuvre un tel projet hors Paris. Développer des supports de ce genre impose de disposer de garanties financières préalables. Ce qui a manqué par exemple à Marseille89.
Pierre Boucaud, ex-LCM, se lance à Marseille sur le web
Un nouveau projet porté par Pierre Boucaud, ancien responsable de LCM, doit voir le jour tout prochainement. Aura-t-il seulement les moyens de son ambition? Les investisseurs de la région sont-ils prêts à jouer le jeu des web-media ? Là encore, il me semble qu’il y a à Marseille un archaïsme qui n’est pas fait pour rassurer.
Et pourtant, il y a de la place, un terrain à occuper ! Marseille mérite de disposer de médias de qualité qui rendent compte de la complexité de ce qu’elle est, qui élèvent un peu le débat. Internet offre une nouvelle forme d’indépendance au journaliste, mais si personne ne vient en appui – financier s’entend -, le journaliste ne pourra en profiter. Localement, c’est pourtant crucial si l’on veut faire tomber quelques tabous et déscléroser la machine.
Avec leur école de journalisme, Jean-Pierre Foucault, Pape Diouf et Franck Papazian espèrent faire bouger les lignes, créer de la concurrence avec l’autre école marseillaise (“nous n’avons pas le même ADN”). Il leur faudra “performer”, un mot qui plaît bien au présentateur de Qui veut gagner des millions?, voilà quel sera l’objectif.
La formation sera payante (5 500 euros par an), durera trois ans et sera ouverte aux bacheliers. Bon. L’école, enfin, ne sera pas reconnue par la commission de la carte de journaliste, donc par la profession. “Un vieux label, estime Franck Papazian, qui ne correspond plus à la modernité dans laquelle s’inscrit le journalisme”. Pas sûr cependant que le journalisme sache très bien dans quelle modernité il évolue…




bonjour Rémi !
très bien tes billets, la campagne des régionales s’annonce courte mais rude …et tu vas sûrement avoir de quoi alimenter ton blogue …
à te lire et à deviser ensemble un de ces jours de cette ville ô combien attachante mais tuante et usante dans ses contradictions et ses archaismes, anciens et nouveaux !
Salut confrère,
Tout à fait raccord avec ce questionnement et cette analyse. Même si je pense que la crise des médias est avant tout une crise de mutation (des moyens technologiques et des supports) certes chargée d’incertitudes, notamment sur les modèles économiques, mais pas forcément négative à moyen terme pour le métier.
Je veux en tout cas le croire.
Mais de fait, compliqué aujourd’hui de raconter aux jeunes générations de journalistes qu’il y a du boulot qui les attend bras ouverts…
Pour info aux lecteurs de ce blog: en 2006, s’est lancé à Marseille un Atelier journalisme (AJM), modeste formation “alternative” aux techniques de bases de la rédaction en presse écrite destinée aux marseillais issues des quartiers et des couches populaires (le blog de l’AJM: http://cestquoilhistoire.wordpress.com).
C’est gratuit et ça a juste l’ambition de mettre le pied à l’étrier à des jeunes qui souhaitent se familiariser avec le métier de journaliste, voire l’exercer par la suite.
On leur raconte pas d’histoire, on leur dit juste que, même si c’est en crise, même si il y a du monde au portillon, le journalisme ne leur est pas interdit. On leur fournit les premières armes et on essaie de faire réseau (stages, etc.)
Pas toujours évident, mais ça suit son petit bonhomme de chemin.
Salutations vaillantes, et à bientôt.
Manu Riondé
Bonjour Remi,
la situation est assez bien résumée, mais je tiens à apporter une précision : M. Papazian a tapé sur l’EJCM, dont le master journalisme est reconnue par la profession, au motif qu’elle est universitaire, et donc, trop théorique. Sauf qu’en master journalisme, les enseignants sont professionnels et de qualité, et qu’il se limite à 20 unités par promotion. La logique, c’est que cela ne sert à rien de former plus s’il n’y a pas d’emploi à la sortie. Détail important : l’école est gratuite (hors frais universitaires), ce qui fait la différence. Enfin, proposer une formation post-bac peut amener à des dérives (il n’y a qu’à voir avec l’”école” HEJ de St-Charles, une arnaque pour ceux qui l’ont fréquentée.
Au final, on s’aperçoit que l’école “historique” (EJCM), qui a formé des professionnels qui travaillent dans tous les médias (L’Express, Libération, TF1, France 2, France 3, France Info, France Inter…) est menacée par l’appétit de formations émergentes (HEJ, école Papazian, Institut de journalisme de la fac de droit d’Aix), qui veulent leur part du gâteau pour diverses raisons (argent à faire, prestige).
Enfin, pour répondre à M. Riondé, un petit signe d’espoir pour ses jeunes “élèves” : chaque année, seules 20% des nouvelles cartes de presse sont données à des personnes issues de formations reconnues par la profession. Ce qui veut dire que 80% se sont formés sur le tas.
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